Immaka

septembre 13th, 2009 by charloid

Quelques clics sur Google Earth suffiront à vous le démontrer: les environs de Narsak, à l’extrême sud de l’île, sont très loin du cercle arctique. De plus, le trek se déroule en juin. C’est l’été donc, à Qualerallit comme à Bruxelles, et le temps est généralement clément. D’ailleurs le soleil tape dur sur la neige : pensez à prendre une bonne protection solaire, et du lipstick (quand vos lèvres brûlées ont triplé de volume, boire dans un thermos tient de la gageure, croyez-en un pauvre voyageur.)

En général, passer une nuit sur l’islandis ne se révélera donc pas plus ardu que de camper dans une station de sport d’hiver par grand froid : la température est tout-à-fait supportable et un sur-sac en polar, par exemple, ne sera pas indispensable. Toutefois, la pluie, la neige et le vent peuvent changer la donne à tout moment et transformer votre agréable promenade en cauchemar : veillez donc à rester sec à tout moment et à emporter des vêtements de rechange. Sur la glace, l’humidité est votre pire ennemie.

Enfin, d’une manière générale, même si l’été y est agréable, souvenez-vous que le Groenland reste un endroit sauvage : le plus sage est donc de se préparer à toute éventualité. La météo est capricieuse, et tous les types de temps sont à envisager : soleil ardent, pluie glaciale, neige et vent, mais aussi brouillard- généralement à couper au couteau. Les Inuits ont un mot dont il faudra vous souvenir dans ces situations : « Inmaka », qu’on pourrait traduire par « qui sait ? » ou « si Dieu le veut ». Et au Groenland, beaucoup de choses sont « Inmaka ».

Attendez-vous donc à passer du temps sous la tente. C’est là que votre sociabilité risque d’être mise à rude épreuve et qu’un lecteur de MP3 et un bon Stephen King se révéleront aussi indispensable qu’une paire de crampons. Vous voilà prévenu.

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Repères

septembre 13th, 2009 by charloid

Depuis l’aérodrome de Reykjavík, vous embarquerez à bord d’un Fokker 50 pour 3h de vol à destination de Narsarsuaq, un ancien aéroport militaire au sud du Groenland qui servit de base à Roosevelt pour stopper l’avancée nazie en Scandinavie. De là, un hors-bord vous conduira de l’autre côté du fjord à Quassiarsuk, un bourg verdoyant dont les habitants vivent principalement de l’élevage des chèvres qui batifolent sur ses hauteurs, absolument magnifiques. L’histoire veut que ce soit là que Leif Ericsson, le fils du fameux Eric le Rouge, s’établit avant de partir à la découverte de l’Amérique du Nord. Un autre explorateur, moins connu mais bien vivant celui-là, a visité les environs : Ramón Larramendi, qui a parcouru l’arctique en solitaire au cours de nombreux voyages, avant de fonder l’agence Tasermuit- celle-la même qui vous prendra en charge au Groenland. A l’hôtel Leif Ericsson, le fief de l’agence à Quassiarsuk, l’ambiance est familiale, et pendant que vous discuterez météo et équipement avec votre hôte, Javier, c’est sa mère qui s’occupera de vous cuisiner les poissons péchés dans le fjord le matin même.

Une fois réglés les préparatifs du voyage, vous pourrez appareiller pour la plage de Qualerallit, le point de départ de votre expédition ; pour autant que le fjord soit dégagé : des icebergs en provenance des glaciers alentours s’y déversent régulièrement, et les eaux ne sont pas toujours sûres. Dans ces conditions, l’expédition peut -et risque- d’être retardée d’un, voire de plusieurs jours (Inmaka !) Mais ne soyez pas trop impatients d’embarquer : les 2h de bateau dans le vent glacial sont une véritable épreuve, et une halte à Narsaq, le chef-lieu des environs, sera la bienvenue pour vous réchauffer un peu, photographier quelques habitants du crû, et réapprovisionner le hors-bord en essence.

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Une plage au bout du monde

septembre 13th, 2009 by charloid

Le glacier Qualerallit et le fjord qui serpente à ses pieds ont été baptisés d’après le nom que les Inuit donnent à l’elbot, un poisson qu’on trouve en abondance dans la région. Les eaux du fjord et les pentes du glacier se rencontrent sur une plage, une plage grise au bout du monde. D’un côté du fjord, la glace est grise, blanche, ou bleue, d’un bleu profond, presque impossible, couleur de bonbon à la menthe. De temps à autre, de larges blocs s’en détachent et s’écrasent dans l’eau dans un grand fracas de vague, un grondement sourd qu’on entend jusqu’au sommet du glacier. De l’autre côté du fjord, la glace est noire, ou brune, poussiéreuse, si bien qu’on ne sait pas où s’arrête le glacier et où commencent les montagnes alentours. Quand la marée monte, elle dépose d’énormes glaçons sur le sable gris, qui attendent là, paresseusement, et entre lesquels il faut zigzaguer pour se déplacer sur la plage. C’est à cet endroit hors du temps que commencera votre expédition.

A l’assaut du glacier

septembre 13th, 2009 by charloid

A L’ASSAUT DU GLACIER

Pas de temps à perdre : une fois le campement établi, il faudra monter le matériel sur le front du glacier : 2 x 30 Kg par personne, à hisser à la force de vos jambes et de vos épaules.

Une fois atteint la neige et le début de l’islandis, à plus ou moins 1000m au dessus du niveau de la mer, les provisions et l’équipement pourront être chargés sur des pulkas. En attendant, deux jours harassants vous resteront à traverser durant lesquels votre résistance sera mise à rude épreuve. Je disais plus haut que l’expédition ne nécessitait pas d’aptitudes physiques particulières… c’est vrai. Une fois dépassé le front du glacier. Mais pour y monter, le meilleur moyen reste encore une bonne vieille paire de bottines de marche. Autant vous dire qu’avec 25 Kg de nourriture par personne, plusieurs litres d’essence, une tente, du matériel de camping et d’escalade, sans compter tout ce que vous vous maudirez d’avoir enfourné dans votre sac-à-dos, la montée risquera d’être éprouvante. Mais vos yeux sauront vous faire oublier vos cuisses : l’ascension de Qualerallit constitue l’un des moments les plus marquants du trek. Entre les montagnes à l’ouest, le fjord au sud et à l’est et le glacier qui s’ouvre devant vous, vous pourrez vous en mettre plein la rétine. Tout vous donnera l’impression d’avoir atterri dans une autre galaxie. La moraine et le front du glacier sont recouverts d’un feuilleté de glace cassante, mêlée de poussière grise que le glacier a charrié pendant son trajet jusqu’au fjord, et parcourue de larges crevasses et de ruisselets boueux. Ça et là, les forces mystérieuses de l’érosion ont abandonné sur des promontoires solitaires des rochers qui semblent méditer dans ce paysage grandiose. Vous êtes seul. Très seul. Tout seul.

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Islandis

septembre 13th, 2009 by charloid

ISLANDIS

Une fois atteint les premières neiges du glacier, le voyage à ski pourra commencer : une centaine de Km en direction d’Aputaajuitsoq, un nunatak (montagne) situé au nord-est.

Les premiers jours, le fjord et les montagnes resteront visibles vers le sud, avant de disparaître progressivement derrière les vallonnements d’une zone de crevasses. Cette partie du glacier marquera votre passage en terra incognita : l’islandis du Groenland, que les cartes désignent encore comme « inexploré ».

De jour en jour, foulée après foulée, Km après Km, l’espace commencera à prendre pour vous une signification complètement inédite ; et quand la notion de distance aura perdu toute réalité, jusqu’à devenir un concept abstrait, vous aurez été avalé par une plaine immense et vide, un désert blanc qui s’étend dans toutes les directions. Et au milieu de ce blanc, une goutte d’orange, presque rien du tout : votre tente. Soit deux couches de polyester pas plus épaisses que des feuilles de papier. Un rempart dérisoire mais pourtant incroyablement efficace contre le froid, la pluie et la neige qui ne manqueront pas de vous souhaiter la bienvenue sur la calotte glacière. Cette tente vous semblera d’abord étroite, mais vous apprendrez à en apprécier le (ré)confort, jusqu’à vous y trouver comme chez vous. Au fil du temps, vous vous surprendrez aussi à exécuter des séries complexes de gestes de plus en plus précis, qui deviendront presque des automatismes : creuser la neige pour déterrer les piquets, nouer les cordes de la tente, la plier en deux, puis en quatre, la sécher, démonter les arceaux, les ranger ; préparer les pulkas, enfiler votre baudrier… Et le soir venu, de répéter cet enchaînement en sens inverse.

Cette manière de s’absorber dans des gestes simples fait aussi partie du plaisir d’être là. Plus de fax, de commandes, d’échéances : vous penserez à manger, à boire (une idée qui mobilisera une partie considérable de votre acticité cérébrale), à vous préserver du froid et de la fatigue.

Dans ces situations, paradoxalement, l’esprit n’est plus parasité par les maux et les distractions incessantes de la vie moderne et se retrouve libre de battre la campagne dans toutes les directions. Étonnamment, vos pensées vous emmèneront sans cesse loin, très loin de la trace du skieur qui vous précède : l’immensité du vide, l’absence totale de repères et la cadence de la marche ont un effet hypnotique qui vous permettra de vous absorber complètement en vous-même. Une véritable thérapie par le vide qui offre un lâcher-prise complet, à mille lieues de nos préoccupations journalières. En fait, comme le soulignait l’écrivain Paul Auster, quand on marche, on marche d’abord dans sa tête. Sans ça, du reste, il serait impossible de parcourir 18 Km dans un désert blanc sans péter un câble. Plus on marche, plus le nunatak semble s’éloigner. En l’absence de repères spatiaux, le temps aussi prend parfois de drôles de formes, et sans cette « méditation », le voyage serait proprement insupportable.

Et pourtant, le nunatak finira par se rapprocher. Ce qui signifie que vous avancerez effectivement vers lui, jusqu’à l’atteindre finalement- si les éléments vous le permettent. Inmaka.

L’anecdote suivante vous donnera peut-être une idée de la relativité des distances sur la glace : le dernier jour, en attendant l’hélicoptère qui devait nous ramener vers Quassarsiuk., notre petit groupe essayait de déterminer quelle distance nous séparait encore du nunatak. D’après les estimations de notre guide, nous avions installé notre dernier campement, le soir du 10e jour sur la glace, à une journée de marche de la montagne- soit par beau temps, à un peu plus d’une dizaine de Km de notre but. Une fois cette distance survolée en hélicoptère pourtant, nous avons pu nous rendre compte qu’en fait nous avions réussi à parvenir à moins de 2h de marche des contreforts d’Aputaajuitsoq…Mais au niveau du sol, il était tout simplement impossible d’établir ce fait avec précision…

Vous l’aurez compris, le forfait du voyage inclus un retour en hélicoptère à vous en vanter sur Facebook jusqu’à la 9e génération: au cours du quart d’heure de vol séparant le nunatak du camp de base, vous pourrez suivre le trajet des glaciers jusqu’au fjord, en survolant des champs de glaces aux allures de une mer gelée. Hallucinant ! De quoi alimenter vos fantasmes une fois retourné au bercail, pendant que vous ferez la fille avec votre sac de couchage chez 5 à sec.

Autant vous dire qu’à ce stade, une fois votre matériel remisé au placard, et passée la joie simple de retrouver une douche chaude et du papier hygiénique à profusion, vous penserez certainement à planifier votre prochaine expédition. Et pourquoi pas ? Après tout, un ticket de bus ne coûte 2 euros. Il suffit d’y monter pour que ce bus vous emmène jusqu’à l’aéroport, d’où un avion vous transportera vers un autre aéroport, et encore, et puis soudain, ça y est, vous serez de retour au Groenland…l’aventure est au coin de la rue.

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