Grand Raid Passeport en Norvège

Il est près de minuit au Danemark quand un grand bruit perce le silence de la nuit. CRAAAC. Tout le monde se regarde et comprend vite que la camionnette rentrée 30 secondes plus tôt dans l’allée d’un bois vient de rencontrer un gros problème. Je me précipite pour aller voir ce qu’il en est. Elle semble coincée sur une pierre. À plusieurs, les jeunes la dégagent et laissent apparaître l’étendue des dégâts. La pierre est noire d’huile et la carrosserie est très endommagée.

 « La pierre noire d’huile »

La camio est inutilisable, le raid commence mal. Après avoir mangé, le staff se réunit pour résoudre une grosse problématique : comment faire prendre un ferry vers la Norvège se situant à 1h de route d’ici à 20 enfants avec deux camionnettes de 7 places ? Et comment récupérer une nouvelle camionnette dans le laps de temps le plus court possible ? Après plusieurs minutes de réflexion, on se rend compte que pour réussir à faire prendre le ferry de 9h à tout le monde, il faudrait se lever à 4h30. Vite, faut se grouiller. On vide entièrement la camio cassée et réfléchissons longtemps pour être sûr que tout est ok. Coup d’oeil sur la montre, 3h50, la nuit va être courte. Tout se passe ensuite sans encombres, Paul est resté au Danemark pour attendre Europassistance alors que le reste du groupe prend le ferry (de justesse) et l’attend de l’autre côté de la mer baltique à Langesund où nous avons trouvé un petit parc pour planter les tentes en périphérie de la ville. Demain, Paul arrivera et le raid pourra enfin commencer ! Pourtant, nous ne savions pas que le plus gros problème était devant nous. En effet le lendemain, au réveil, je sors la tête de la tente et je ne vois pas mon sac laissé comme d’habitude dehors pour la nuit. Celui de Pieter, un autre staff, a aussi disparu mais également celui de 4 jeunes. On croit d’abord à une blague mais la réalité est cruelle, 6 gros sacs sur 25 ont été volés en plus d’autres petits sacs. C’est le cauchemar éveillé. Pour ma part, le moral est à zéro. Des mois de préparation pour qu’on me vole mon sac avec littéralement tout mon matériel dedans. Il ne me reste qu’un jeu d’habits, un matelas et un sac de couchage… et pire, c’est le cas pour 6 d’entre nous ! 25% de l’effectif n’a plus de sac ! Je me remercie de ne pas avoir laissé les cartes d’identité de tout le groupe dans mon sac, chose que je fais habituellement…
Après avoir été porté plainte à la police norvégienne pour la forme et sans espoir, on peut enfin partir vers notre destination finale : Jotunheimen Nasjonal Park, en faisant étape par Intersport histoire d’acheter des « bottines » à ceux qui n’en ont plus.

Nous arrivons enfin au parc, les paysages sont dingues et me font presque oublier nos problèmes. Avec le Staff, nous avons cependant du raccourcir le raid de 8 à 5 jours (4 de mini-raid et 1 pour l’ascension du Galdhøpiggen), faute d’équipement et de place pour la nourriture.
Après 4 jours de trajet au lieu de 2, on commence enfin à marcher. Nous montons vite en altitude et la météo, bonne au début, devient variable.
Pluie et soleil s’alternent en permanence.
Nous avons la chance de croiser des caribous, que nous pouvons observer au plus près. Enfin un petit peu de chance dans tout ça 🙂 Pourtant, bien que le raid soit lancé, les visages de certains jeunes semblent marqués. Ils n’ont plus l’envie du premier jour, ils pensent déjà à rentrer à la maison. Je sens peser sur moi la sensation de l’échec. L’échec de ne pas avoir su répondre aux attentes, bien que tout ce qui soit arrivé ne dépendait pas entièrement du staff. D’un autre côté, j’ai l’envie de donner l’envie et il est encore temps. Nous finissons notre première petite journée et posons les tentes au bord d’un lac où nous faisons des ricochets.

  

Le matin suivant, un arc-en-ciel orne le ciel et tout le monde est motivé pour marcher. Top ! Cette journée est classique, seulement on remarque qu’on avance beaucoup plus vite que prévu. On décide donc de s’arrêter plus tôt sur une presqu’île d’un lac au milieu d’un superbe cadre. Enfin, nous voyons tous ce pourquoi nous sommes venus, le reflet de la montagne dans l’eau, le soleil qui éclaire les dernières parcelles de neige… le tout forme un magnifique spectacle dont on ne se lasse pas. Je me dis que toutes ces péripéties auront quand même servi à quelque chose. Certains profitent de ce temps libre pour courir, d’autres grimpent le long d’une cascade. Perso, je fais une sieste. Le lendemain, un nouveau terrain va s’offrir à nous. Plus montagneux, plus rocheux. Les ravins ne sont jamais bien loin. Nous prenons ensemble la décision de finir le mini-raid le jour-même pour éviter de mauvaises surprises, surtout que le temps se gâte… On avance, et soudain, nous arrivons au pied d’une énorme montagne dont il semblerait que le chemin passe en plein milieu. Difficile à croire tant cela ressemble juste à une énorme roche. Pourtant, pas de doutes, c’est par là. Au même moment, je reçois un sms envoyé 3 jours plus tôt mais seulement réceptionné maintenant faute de réseau qui dit que le second groupe a du abandonné dès le premier jour parce qu’un des animés s’est foulé la cheville… Le moral retombe du simple fait de savoir que la moitié d’entre nous n’ont pas pu voir ce pourquoi ils sont venus mais c’est comme ça, ce raid aura été marqué par la malchance et on y peut rien.

 « Le chemin »

On débute l’ascension. Un des jeunes du groupe, Hugo, l’appréhende quelque peu. Arrivé à un certain point, il ne sait plus avancer. « Tu veux qu’on redescende ? » Lui dis-je. « Oui on redescend ». « OK ». Je préviens Lionel, l’autre accompagnateur, pour lui dire qu’on abandonne. En bas, un couple d’indonésiens semble perdu, ils s’adressent à moi dans un anglais approximatif et me demandent où est le chemin. Je leur explique qu’ils ont deux possibilités : grimper la montagne ou longer le lac qui la borde, itinéraire plus facile mais 4km plus long. Je leur montre où ils doivent aller et leur souhaite bonne chance. On sait tous les quatre qu’on est dans la merde mais maintenant c’est chacun pour soi. En plus il pleut. Il pleut et il vente. Mon manque de matériel se fait terriblement ressentir, je suis trempé jusqu’aux os. Et là, au milieu du chemin, un bonnet. Un cadeau du ciel. Je m’en empare et le mets sur ma tête, quel plaisir ! L’itinéraire que nous suivons consiste donc à longer un lac sur toute sa longueur, à tourner à droite et à descendre vers le parking des camios. Le lac est énorme, on ne distingue pas le bout et pour compliquer le tout, le chemin est jonché de pierres, je veux dire, le chemin est un champ de pierres, des stables et des instables. J’ai l’impression qu’à chaque pas, je vais marcher sur la pierre qui va faire tout écrouler, mais ça va, on passe sans gros soucis. Chouette, on voit le bout du lac maintenant. Mais physiquement, je suis dans le dur. Le froid s’est emparé de mon corps et je marche plus vite qu’Hugo, je dois donc l’attendre de longues secondes debout immobile à intervalles de temps réguliers. Les gestes les plus simples deviennent impossibles à faire. Mes bras ne balancent plus quand je marche, j’ai du mal à m’exprimer, j’arrive difficilement à déclipser les attaches de mon sac quand il le faut. J’envie Hugo et sa grosse veste de ski. N’empêche que lui aussi est dans le dur. On ne se parle pas, on veut juste en finir. En finir d’abord avec ce maudit lac. Après plusieurs heures on y est. Hugo commence à être à bout, il me propose de monter la tente, je lui réponds que c’est pas envisageable. Je sais très bien que si on s’arrête là, je vais être très mal. Je sais que mon sac de couchage est trempé, je n’ai rien de sec et je suis sans doute déjà (ou presque) en hypothermie. S’arrêter représente un risque à ne pas prendre. Et tout de façon, je suis dans l’incapacité de monter une tente. La seule chose qui m’intéresse est de mettre un pied devant l’autre. J’ai l’impression d’être un zombie qui avance dans le brouillard. Chaque fois que j’attends, je gèle. Le vent colle l’ensemble de mes vêtements mouillés contre ma peau, j’ai presque envie de pleurer… mais je n’ai pas le temps pour ça. Tout est machinal, le temps n’existe plus, je m’efforce de rester lucide histoire de ne pas faire de bêtises… Et surtout, je maudis le voleur de sac qui me fait vivre cet enfer. Je le savais mais j’ai ici la démonstration que le matériel fait toute la différence. Quelqu’un a beau avoir une énorme volonté et le meilleur mental du monde, sans matos, il ira toujours moins loin que n’importe qui d’autre mieux équipé. Par moments, je me surprends à marcher en diagonale et à trébucher, la peur de m’écrouler me fait marcher plus vite. Je me retourne sans cesse afin d’apercevoir Hugo. Tout se passe bien, la fin se rapproche. Et puis d’un coup, j’ai moins froid, je me sens mieux. On atteint une altitude plus chaude, moins touchée par les intempéries. Je souris enfin, le plus dur est passé. Le reste va tout seul, quand on arrive je regarde ma montre, 22h. Go dodo. (Et félicitations à Hugo et à tous pour leur courage dans ces dures conditions ;))

  « Ow ow il va pleuvoir »

Le lendemain, c’est journée repos. Sympa pour un 21 juillet. Tout le monde se remet de ses émotions de la veille et recharge les batteries pour attaquer la suite du raid, l’ascension du Galdhøppigen ! Cette montagne est le point culminant de l’Europe du Nord mais ne nécessite pas d’encadrement particulier au vu de son altitude assez faible (2469 moh) par rapport aux sommets alpins que nous connaissons. Bonne nouvelle, il fait beau ! La montée n’en est pas moins dure d’autant plus que nous ne situons pas bien le sommet par rapport à notre localisation. On avance un peu à l’aveugle mais on avance. Et puis, on y est. J’ai du mal à y croire tellement tout ce qu’on voit est irréel, mais j’ai surtout du mal à croire que c’est maintenant. C’est comme dans un rêve. Avec Lionel, on décide d’aller sur la plus haute pierre et on se félicite mutuellement d’être « la plus haute personne de la Scandinavie ». Sensation amusante. Il est déjà l’heure de redescendre. On met du temps mais on y arrive. Le voyage n’est pas fini car il reste encore de superbes choses à voir mais le raid en lui-même l’est. Nous quittons le Jotunheimen des images plein la tête, (quelques regrets aussi) mais avec le sentiment d’avoir pu surmonter les difficultés et d’avoir réussi à montrer la notion d’aventure à tous nos animés, à montrer pourquoi il faut préserver la Terre et à leur rappeler que tout seul on ne sait rien faire et que l’autre est indispensable à notre bien-être.

 « Sommet du Galdhøppigen, 2469 m.o.h »

Encore merci à vous tous les gars,

Charles