3 jours de congé et une envie d’air marin ! Relier les caps sur le GR120 !
1 . Quitter Bruxelles
Le jeudi 7 mai avait commencé comme une journée ordinaire. Pourtant, depuis le matin, quelque chose dérivait déjà ailleurs. Tandis que la ville poursuivait son rythme habituel, je traversais Bruxelles en avance pour rejoindre l’entrepôt où dormait tout le matériel : sacs, réchaud, duvet, cartes froissées et objets techniques accumulés au fil des départs. Préparer un sac avant une expédition possède toujours quelque chose d’étrange. Chaque geste fait basculer un peu plus hors du quotidien. On empile le nécessaire, on retire le superflu, puis soudain la vie entière tient dans quelques litres de tissu.
Pendant ce temps, ma coéquipière terminait encore sa journée de travail. Nous nous sommes retrouvés vers vingt heures dans une petite gare de périphérie, entre les derniers navetteurs fatigués et le silence qui commence à tomber sur les quais. À partir de là, le voyage a réellement commencé.
Nous avons pris la route vers le nord dans le vieux van chargé de matériel, laissant derrière nous les lumières de Bruxelles puis celles des autoroutes belges. Plus nous approchions de la côte, plus l’impression de partir loin grandissait, alors même que la mer n’était qu’à quelques heures.
Nous sommes arrivés à Calais vers vingt-deux heures.
La ville nous a immédiatement mis mal à l’aise.
Nous avions imaginé un port un peu rude, traversé par les ferries et les vents marins. À la place, nous avons découvert quelque chose de plus lourd. Des rues grouillantes de silhouettes hagardes, des moteurs qui hurlaient dans les quartiers résidentiels au milieu de la nuit, des voitures de tuning tournant sans fin, des gyrophares au loin. Partout, des CRS. Une tension diffuse flottait dans l’air, comme si la ville ne dormait jamais vraiment, au même titre que les moteurs des paquebots. Ces machines infernales dont l’immonde grondement gonflait le fond de l’air tandis que leur kérosène semblait lentement épaissir le fond de l’eau.
Même trouver un endroit où laisser le van paraissait compliqué. Nous savions que nous allions partir plusieurs jours à pied, avec toute notre autonomie sur le dos. Abandonner le véhicule derrière nous, dans cette atmosphère, avait quelque chose d’inconfortable.
Nous avons finalement trouvé un endroit discret pour dormir quelques heures à l’abri des regards. Une nuit courte, entrecoupée par les bruits de moteurs et l’excitation du départ.
À l’aube, nous avons déplacé le van jusqu’à un parking surveillé par des caméras, sans être totalement rassurés pour autant. Puis nous avons fermé les portes, ajusté les sacs et pris la direction de Blériot-Plage.
La mer nous attendait derrière les dunes.
Quand nous avons posé le pied sur le sable, le jour commençait à peine à se lever. La marée basse avait découvert une immense plage froide et silencieuse. Un ciel parfaitement bleu s’étendait au-dessus de nous, lavé par la nuit. L’air marin piquait encore les mains et le visage, mais déjà un faible vent du nord se levait derrière nous, poussant doucement dans notre dos comme pour accompagner nos premiers kilomètres.
Alors nous avons commencé à marcher.

2. La plage avant les falaises
Pendant le début de la matinée, nous avons simplement suivi la plage.
À marée basse, une immense bande de sable s’ouvrait devant nous, presque vide, avec cette sensation étrange de marcher dans un paysage qui ne change jamais vraiment. À notre droite, la mer grise et calme. À notre gauche, les dunes encore froides de la nuit. Et devant nous, rien d’autre qu’une ligne d’horizon avalée par la lumière du matin.
Nous étions venus chercher les falaises, mais elles tardaient à apparaître.
Alors nous avons pris notre temps. Les premiers kilomètres avaient quelque chose d’insouciant. Nous marchions lentement, souvent arrêtés par des détails absurdes : des coquillages rejetés par la mer, les traces laissées par les oiseaux dans le sable humide, ou ces petits vers marins qui disparaissaient instantanément dès qu’on approchait la main. Le vent du nord soufflait doucement dans notre dos comme pour nous pousser sans effort.
Au large, les ferries traversaient le détroit dans un ballet lent et continu. Par moments, ils semblaient si proches qu’on aurait pu croire pouvoir les rejoindre à la nage. Plus loin encore, les falaises de Douvres apparaissaient dans la lumière claire du matin comme une forme fantomatique posée sur l’eau. À cette distance, elles pouvaient presque être confondues avec un paquebot immobile.
Sans vraiment nous en rendre compte, nous avons atteint Sangatte après à peine une heure et demie de marche.
Après l’espace immense de la plage, retrouver les rues du village donnait l’impression de revenir brièvement au monde réel. Nous nous sommes arrêtés pour manger quelque chose et refaire le plein d’eau. Par précaution, nous avons rempli nos flasques au cimetière, filtrant l’eau malgré tout vieux réflexe de randonnée, même quand le robinet paraît parfaitement sûr. On ne sait jamais.
Puis, en remontant sur une digue à la sortie du village, quelque chose est enfin apparu au loin.
Derrière les maisons et une colline encore basse, une forme claire se détachait timidement dans la lumière : le Cap Blanc-Nez.
Après tous ces kilomètres de plage ouverte, le voir surgir ainsi donnait presque l’impression d’apercevoir une terre lointaine après une traversée en mer.

3. Monter vers le Blanc-Nez
À partir du cimetière de Sangatte, le cap était là, droit devant nous.
La route commençait par une longue montée en faux plat presque imperceptible. Rien de spectaculaire encore. Le village semblait simplement s’étirer vers les hauteurs, épousant lentement les courbes de la falaise. Puis le GR120 a bifurqué sur la droite, quittant les dernières maisons pour longer directement les flancs du littoral.
Et soudain, la mer est revenue.
À quelques mètres seulement du sentier, les falaises plongeaient déjà dans la Manche. Le vent soufflait plus librement ici, débarrassé des rues et des bâtiments. Nous avancions le long des pentes blanches couvertes d’herbes épaisses, avec cette impression étrange d’être suspendus entre terre et eau.
Le chemin restait étonnamment facile. Une longue ligne presque droite, légèrement ascendante, où les kilomètres semblaient se dissoudre dans le paysage. Nous pensions encore que l’ascension du Cap Blanc-Nez serait un véritable effort, quelque chose qui marquerait une transition nette dans la journée. Mais le relief nous a presque piégés par sa douceur.
Au pied de la colline, le sentier s’est mis à zigzaguer discrètement.
Sans vraiment nous en rendre compte, nous gagnions de la hauteur à chaque virage. Puis, presque brutalement, la pente s’est arrêtée.
Nous étions déjà en haut.
Le contraste avec la solitude de la plage du matin était saisissant. Autour de nous, des dizaines de touristes descendus de cars se dispersaient dans tous les sens, téléphones levés face à la mer, vestes claquant dans le vent. Après des heures passées seuls avec le bruit des vagues et des ferries, retrouver cette foule au sommet du cap avait quelque chose d’irréel.
Comme si nous avions rejoint un lieu que tout le monde venait voir, mais que personne ne traversait vraiment.

4. Trop tôt sur le cap
Il devait être à peine quatorze heures lorsque nous avons compris que notre plan ne tenait déjà plus.
Le bivouac devait se faire ici, sur les hauteurs du Cap Blanc-Nez. C’était l’idée de départ. Mais debout au milieu des touristes, des cars et des sentiers saturés de promeneurs, attendre simplement que la journée passe jusqu’à la tombée de la nuit n’avait soudain plus aucun sens.
Depuis le sommet, nous apercevions au loin les longues plages qui s’étendaient après Wissant. De grands espaces vides, des dunes, des portions sauvages de littoral qui semblaient parfaites pour disparaître avec une tente.
Alors nous avons décidé de continuer.
Après avoir profité encore un moment de la vue, nous avons quitté le sommet pour redescendre vers Escalles par le sentier qui tranche la falaise jusqu’au bunker suspendu au-dessus de la mer.
C’est pendant cette première descente que les premiers signes annonciateurs sont apparus.
En retirant mon coupe-vent, je me suis aperçu que mes bras avaient déjà viré au rouge homard. Le dos de mes mains surtout brûlait presque jusqu’aux cloques. Un coup de soleil venu sans prévenir, silencieux, nourri par le vent froid qui faisait oublier la violence du soleil depuis le matin. Ça picotait à chaque mouvement. Je n’avais rien pour soigner ça.
À côté de moi, ma coéquipière commençait elle aussi à sentir les premiers avertissements du terrain. Dans les descentes, son genou craquait légèrement.
Rien d’alarmant encore.
Juste assez pour que nous commencions à y penser.
En bas, nous sommes allés jusqu’au pied de la falaise regarder la mer frapper les rochers avant de refaire le plein d’eau dans les lavabos des toilettes publiques. Puis nous avons repris la route.
Le sentier remontait immédiatement sur les hauteurs, mais quelque chose avait changé. Derrière nous, le Cap Blanc-Nez appartenait encore au tourisme. Ici, la côte redevenait plus sauvage.
D’immenses bunkers fissurés surgissaient dans les pâturages. Des vaches massives broutaient lentement au bord du vide. À droite, l’océan occupait tout l’espace ; à gauche, les vestiges militaires semblaient lentement s’enfoncer dans la terre sous les herbes et le vent.
Nous marchions au milieu des traces du temps.
Puis la falaise s’est ouverte sur Wissant.
Le village apparaissait en contrebas, blotti entre la plage et les collines vertes, baigné par la lumière chaude de l’après-midi. Nous nous sommes arrêtés un instant pour observer la baie avant d’entamer la descente.
Une fois en bas, nous avons retrouvé la plage pendant encore quelques kilomètres. Puis la Via Francigena nous a entraînés dans les petites rues sinueuses de Wissant jusqu’à nous recracher au beau milieu du marché du vendredi.
Après des heures passées entre le vent, les falaises et les bunkers, l’ambiance avait quelque chose d’entraînant, presque euphorique. La place du marché était bondée. Sur le parvis de l’église, un concert improvisé battait son plein. Un Normand à la voix rauque ( que nous avons immédiatement surnommé Christophe rincé, tant il ressemblait à une version fatiguée de Christophe Maé ) chantait à s’en casser la gorge des histoires de marins, de tempêtes et de Côte d’Opale.
Autour de lui, les tables débordaient de monde. Ça riait fort. Ça levait des verres au soleil. Les odeurs de pain chaud, de poulet et de marché traversaient les ruelles tandis que la lumière de fin d’après-midi dorait les façades du village.
Alors nous avons décidé de tricher un peu avec notre idée d’autonomie totale.
Nous avons acheté du pain, du saucisson et quelques provisions fraîches, simplement pour profiter du moment.
Vers dix-sept heures, le soleil commençait doucement à fatiguer.
Il était temps de trouver un endroit où dormir.
5. La chasse au bivouac
En quittant l’agitation du marché, nous avons fait un dernier détour par des toilettes publiques pour remplir une nouvelle fois les gourdes. Une routine déjà installée après seulement une journée de marche : repérer l’eau avant tout le reste.
Puis nous avons repris la route.
Les pains au chocolat et le pain frais avaient déjà fini écrasés sous une cinquantaine de petits bâtonnets de saucisson empaquetés au fond du sac. Une logistique douteuse, mais parfaitement adaptée à l’expédition.
À la sortie de Wissant, nous sommes tombés sur cette étrange plage hérissée de centaines de pieux en bois plantés dans le sable. Alignements brisés, silhouettes noires battues par la marée et le vent. Immédiatement, nous avons sorti nos argentiques pour nous improviser photographes brutalistes face à ce décor presque post-apocalyptique.

Puis nous avons continué.
Et la recherche du bivouac a repris.
Depuis plusieurs kilomètres déjà, les accès vers les dunes étaient presque tous condamnés par des barbelés, des clôtures ou des murs de ronces épaisses. Depuis le sentier, les plages paraissaient sauvages et ouvertes ; sur le terrain, chaque tentative ressemblait plutôt à une petite opération commando.
Le soleil descendait vite maintenant.
Nous avancions avec cette sensation de course contre la montre propre aux bivouacs improvisés : ce moment où chaque endroit semble presque convenir, sans jamais l’être vraiment.
Puis, deux kilomètres plus loin, ma coéquipière a aperçu quelque chose pendant que je m’enfonçais inutilement dans les ronces.
Un passage.
Ou plutôt une sorte d’oasis cachée derrière les dunes.
Les ronces cédaient soudain la place à quelques pins maritimes tordus par le vent. Ils ne dépassaient pas trois mètres de haut, mais leurs branches formaient une petite voûte naturelle au sommet d’une dune, suffisamment dense pour casser le vent et masquer l’endroit depuis le sentier.
Et surtout : une ouverture donnait directement sur la plage.
Nous avons immédiatement eu la vision.
La tente rentrerait parfaitement là. Nous pourrions nous endormir face à la mer, bercés par le bruit des vagues.
Par acquis de conscience, nous avons quand même exploré les alentours immédiats pour vérifier qu’il n’existait pas un endroit un peu plus caché encore. L’idée de nous faire réveiller au milieu de la nuit par la gestapo française du fun nous traversait malgré tout l’esprit.
Mais très vite, le doute a disparu.
Le spot était trop beau.
Alors nous avons monté le camp.
Le reste de la soirée s’est déroulé avec cette simplicité presque enfantine qu’offrent parfois les expéditions. Nous avons sorti les réchauds, installé nos popotes face à la mer et dégusté notre hachis parmentier lyophilisé pendant que le soleil descendait lentement sur la Côte d’Opale. Les saucissons, eux, ont disparu beaucoup plus vite que nous ne voudrions l’admettre.
Nous nous taquinions, riions pour rien, simplement heureux d’être là.
Le ciel devenait orange, puis cuivre.

Autour de nous, les pins grinçaient doucement sous le vent tandis que les dernières lueurs éclairaient encore les vagues.
Quand la nuit a commencé à tomber, nous avons rangé le campement puis accumulé du bois mort autour de la tente pour casser un peu sa silhouette dans les dunes. Une dernière précaution avant de disparaître complètement dans le paysage.
Puis nous nous sommes glissés dans nos sacs de couchage, zippés ensemble contre le froid, pendant que la mer continuait de respirer juste devant nous.
